Comment des Belges ont-ils pu être Persans ?

Les destinées sont parfois surprenantes. On connaît des aventures qui ont vu des sidérurgistes wallons partir vivre en Suède, ou d’autres groupes de Belges vers les Etats-Unis et le Canada … Mais qui pourrait penser qu’au tournant des 19ième et 20ième siècles, un certain nombre de fonctionnaires belges sont partis en … Perse (Iran). Comme le dit une historienne qui a étudié cet épisode, c’était comme partir sur la lune. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais quitté la Belgique !

Dominée par deux grands empires.

Fin du XIXième siècle, la Perse demanda à la Belgique de réformer ses douanes, ses postes et son administration fiscale. Cette modernisation devait notamment servir à accroître les recettes de l’état central et rembourser les créanciers de la Perse - la Grande-Bretagne et la Russie – qui faisaient pression en ce sens sur le Shah d’Iran, lourdement endetté à leur égard. L’endettement était d’ailleurs une stratégie de ces deux puissances impériales pour contrôler l’Iran (la Perse), considéré comme une pièce stratégique : pour les Russes, c’était l’accès aux mers chaudes du Golfe, pour les Britanniques, une frontière majeure de l’empire des Indes - l’intérêt pour le pétrole apparaîtra plus tard. 

Les deux derniers Chahs de la dynastie régnante des Qâdjârs avaient compris aussi que la modernisation de ces administrations, outre le remboursement des créanciers, offrirait plus d’autonomie au pays. Il fallait cependant passer par des experts étrangers pour vaincre les énormes contradictions et résistances locales. Et ces experts ne pouvaient être originaires d’un de leurs tuteurs. L'administration belge avait alors une excellente réputation et la Perse avait peu à craindre d'une possible influence politique d'une petite puissance comme la Belgique. C’est donc vers Bruxelles que la Perse s’est tournée. La Belgique, de son côté, y a vu aussi une occasion d’étendre un réseau de contacts qui pourrait déboucher ultérieurement sur des retombées économiques.

L’action des Belges.

C’est là l’origine de cette aventure qui a vu, en une bonne trentaine d’années, près de deux cent fonctionnaires belges travailler en Perse, recrutés avant tout au sein des services belges similaires.

Une première équipe de trois Belges, Joseph Naus, dirigeant l’équipe, Jérôme Priem, et Auguste Theunis partent début 1898.   

Après une analyse de l’organisation persane, ils proposent quelques premières mesures de réorganisation qui produisent des effets immédiats.  Le gouvernement persan engage alors des équipes nouvelles venues de Belgique, par vagues successives. Des agents belges des douanes, des postes et des finances, ont été détachés sur base volontaire de leur administration et sont partis en Perse où ils officiaient directement comme agents du gouvernement persan, même s’ils étaient sous l’autorité directe d’un Directeur supérieur belge, lui-même sous autorité du gouvernement persan. Ils étaient affectés surtout aux différentes frontières du pays, où ils devaient gérer les bureaux de douanes et le réseau postal existant ou à créer, et mettre en œuvre un nouveau règlement des taxes d’import-export.

Plusieurs de ces Belges ont été aussi engagés pour des travaux publics, routes, chemins de fer, pour l’enseignement technique, ou pour des missions de conseil juridique. Et en de nombreuses circonstances, ces Belges ont dû affronter des défis et assumer des tâches et missions bien au-delà du domaine strict des Douanes et Postes :  affronter des épidémies, organiser le ravitaillement en période de famine, assurer la sécurité des douanes face aux rebelles et brigands, etc…

« Coopération »  d’un nouveau genre.

Avec le recul de l’histoire, comment qualifier le travail mené par ces Belges au début du XXième siècle en Perse? Qu’était donc ce groupe de Belges qui travailla à la réforme des douanes et des postes? Des représentants de commerce de la Belgique? Des colonialistes? Des fourriers de l’impérialisme russe ou britannique? Des « « experts » comme les agents du FMI ou de la Troïka européenne en Grèce aujourd’hui? Des coopérants? 

Le regard qu’on peut porter sur cette histoire variera en fait selon celui qui le porte, selon la période qu’on retient, selon le domaine d’action concerné et même parfois selon le ou les Belges dont on parle. 

Dans une première période, les Belges implantent et généralisent à toutes les frontières de Perse un système douanier centralisé et homogène. Leur action entraîne des résistances, parfois des grèves ou mêmes des révoltes et des émeutes. Car ces réformes remettent en cause les pratiques des potentats locaux qui détournaient à leurs profit l’essentiel des taxes aux frontières, et les intérêts de ceux des marchands persans habitués à négocier de multiples exemptions avec les dits potentats. Et puis il arrive que certains Belges manquent d’intelligence et de souplesse dans la mise en œuvre du nouveau système. 

Les Belges se heurtent aussi, aux frontières de l’Est (Afghanistan et Baloutchistan) , aux Britanniques habitués jusque-là à l’absence de contrôle et à des arrangements avec les marchands locaux, ainsi qu’à un flou sur le tracé des frontières, qui arrange bien l’Empire britannique des Indes. Par contre les Russes ne font guère de problèmes aux Belges, au contraire ils leur facilitent la tâche puisqu’un bon rendement des douanes garantit le remboursement des emprunts persans à la Russie. Les douanes du Nord, du Caucase et de la Caspienne connaissent un trafic important de marchandises. En outre le nouveau traité de commerce russo-persan de 1902 négocié par le numéro 1 des Belges, Joseph Naus, est considéré – à tort ou à raison - par beaucoup de Persans comme trop favorable à la Russie. Les Belges sont donc d’abord considérés comme « pro-russes », un sentiment que les Britanniques attiseront aussi pour, à travers eux, affaiblir leur grand rival de Moscou, bien que dans leurs rapports, les consuls et agents britanniques qualifient d’excellent le travail administratif et technique des Belges aux douanes. 

Témoins ou acteurs …

Ces années-là sont aussi celles de la montée des aspirations nationalistes et démocratiques en Perse, portées par des milieux qui partagent l’aspiration commune de s’affranchir de la tutelle des deux grandes puissances qui dominent le pays, les empires russe et britannique. Intellectuels influencés par « les Lumières », classe moyenne en ascension, marchands, religieux soit éclairés soit intégristes pour qui l’étranger est impur, constituent une alliance qui va renverser le régime Qadjar considéré comme dépensier extravagant, prisonnier de ses dettes et inféodé à l’étranger, et d’abord aux Russes.

Enfin dans bon nombre de situations locales, les Belges sont souvent les seuls représentants - de facto ou investis légalement - du pouvoir central de Téhéran. Par exemple lorsqu’ils doivent diriger la lutte contre les épidémies ou la famine, ce qui les mettra en conflit fréquent avec des religieux ou des gouverneurs et marchands locaux, mécontents des entraves que les nécessaires prescrits sanitaires mettent aux « obligations » religieuses ou au commerce. Les Belges sont alors aussi présentés comme des sbires du Chah ou de l’étranger, ce qui influence évidemment des populations largement ignorantes de la science médicale.

La proximité des actions des Belges par rapport aux intérêts russes et par rapport au gouvernement central de Téhéran et donc au Chah, sera ainsi nuisible à la perception qu’on a d’eux. Et ils seront à leur corps défendant pris dans ce tourbillon politique qui va conduire aux évènements de la révolution de 1906, l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, la création d’un Parlement. Comme le monarque et ses soutiens russes, ils seront aussi ciblés par les opposants qui vont demander leur départ. Sauf qu’il ne s’agit pas de tous les opposants ni du départ de tous les Belges. Un homme va concentrer toute l’hostilité des révolutionnaires » (ou nationalistes, ou constitutionnalistes) : Joseph Naus, le « patron » des Belges, le premier arrivé, en 1898.

Joseph Naus a réussi incontestablement à réorganiser et améliorer les douanes persanes, à augmenter leurs revenus, à dégager le commerce intérieur et extérieur d’une série d’entraves et de corruptions. Puis il déborda sur des domaines d’actions au-delà de ce qui était initialement convenu en s’attaquant à l’impôt, sur la réforme duquel les Belges se casseront les dents. Il devint un conseiller très influent du Chah et même officiellement Ministre - un étranger dans le gouvernement persan ! En outre, on l’a vu, trop proche des Russes. Plus il prit de pouvoir, plus il se fit d’ennemis. Enfin il déplût par son style trop arrogant. Il ne restera plus à ses ennemis qu’à exploiter le « scandale » du bal costumé lors duquel il se déguisa en mollah, pour le discréditer aux yeux de nombreux Persans.

En concentrant sur lui la forte animosité des opposants, Joseph Naus peut cependant être l’arbre qui cache la forêt des Belges qui n’ont pas tous de mauvaises relations avec les Persans. Au contraire beaucoup parmi ces derniers ont fini par admettre la qualité du travail effectué aux douanes et aux postes, même parmi les marchands qui sont beaucoup moins soumis à l’arbitraire antérieur du potentat local et qui peuvent compter au moins sur des tarifs stables et prévisibles. D’ailleurs le volume du commerce intérieur comme extérieur augmenta après ces réformes. Lorsque le premier Parlement (« Madjlis ») obtiendra du Chah, en janvier 1907, le départ de Naus et de son adjoint Priem, il décidera aussi à une très large majorité de maintenir les autres Belges en place. 

1907 est une année importante aussi parce que les Russes et les Britanniques, en août de cette année-là, passèrent un accord par lequel ils se partageaient cyniquement la Perse en « zones d’influence ». L’indignation qui parcourut le pays eut au moins pour mérite de diminuer l’hostilité à l’égard des Belges qui ne pouvaient plus être qualifiés de marionnettes des uns pour contrarier les autres.

Avec l’émergence du nouveau régime, les Russes choisirent alors, avec pas mal de complicités intérieures liées aux Qadjars en déclin, de provoquer continuellement du désordre en Perse, déstabiliser le pays pour s’en approprier des morceaux et récupérer leur influence perdue. Les Belges, qui assuraient encore un bon fonctionnement des administrations quel que soit le gouvernement, seront de plus en plus sabotés par les Russes.

La guerre 14-18 a aussi rebattu des cartes puisque les Russes, les Britanniques, les Français, les Belges, se retrouvaient dans le même camp face aux allemands et aux Turcs, qui manœuvraient en Perse neutre pour soulever les tribus contre les alliés et qui même envahirent certaines parties du territoire. En certains endroits, les fonctionnaires Belges durent fuir, en d’autres ils purent faire valoir que, comme employés du gouvernement persan neutre, ils avaient un statut particulier qui leur permit encore d’agir au profit d’une certaine stabilité.  

Difficultés et complexité d’un bilan.

 

A travers toutes ces années agitées, que ce soit la guerre civile des années 1908-1909, l’invasion russe dans le Nord en 1911-1912, ou la première guerre mondiale, les troubles gagnaient tout le pays et l’autorité centrale y était de plus en plus faible, cédant le terrain à de multiples règlements de comptes locaux. Paradoxalement peut-être, les Belges aux Douanes, aux Postes ou aux Finances, furent perçus plus qu’avant comme une source d’objectivité et d’impartialité au milieu d’administrations déliquescentes. Leurs actions face aux épidémies ou aux famines furent finalement largement appréciées. Lorsque les Persans firent appel par deux fois (1911 et 1921) - aux américains pour gérer le Trésor, ces derniers ne furent finalement pas très convaincants dans la qualité de leur gestion et leur mission fut considérée comme des échecs. Il faut dire que celle de 1911 fut sabotée par les Russes qui agirent pour faire renvoyer son chef Schuster.  

 

Par ailleurs, ce groupe de Belges était composé de personnes qui ne partageaient pas nécessairement tous les mêmes options, les mêmes idées, les mêmes attitudes. Certains étaient plus conservateurs, et proches des milieux réactionnaires persans ; d’autres, plus progressistes, soutenaient les évolutions démocratiques. La majorité a pris garde cependant de ne pas trop se mêler des conflits politiques et de faire valoir qu’ils étaient simplement au service du gouvernement persan, quel qu’il soit – ce qui n’était pas toujours simple vu les méandres de la politique persane ou les conflits entre le Chah, son gouvernement et le parlement. 

 

Comme dans tout groupe humain, les ambitions et rivalités, crocs en jambe et manœuvres diverses ont aussi traversé celui des Belges, que ce soit pour les promotions aux postes supérieurs ou pour les affectations aux confins plus ou moins éprouvants du pays. Certains vivaient quasiment exclusivement entre « expatriés », avec les Russes, Britanniques et autres Européens ; d’autres avaient des relations plus diversifiées, prenant à cœur de développer des attaches avec les Persans et d’apprendre leur langue. Le mode de vie sur place pouvait présenter bien des paradoxes : disposant par contrat de moyens et de domestiques, participant aux mondanités souvent plus ou moins protocolaires entre consulats, et en même temps vivant des moments précaires dans des logements pas toujours confortables, fréquemment sujet aux maladies, aux fièvres, menacés par le choléra et la typhoïde qui emporta plusieurs d’entre eux. 

 

Si certains de ces Belges avaient une attitude « coloniale » et furent l’objet de critiques et d’attaques, l’œuvre des Belges ne peut être qualifiée d’entreprise coloniale : elle ne comporte aucune appropriation de terres, ou acquisitions d’intérêt ou de positions économiques ou politiques dominantes en Perse. 

 

En modernisant les douanes et d’autres administrations, et en augmentant ainsi les revenus de la Perse, les Belges pouvaient être superficiellement perçus, dans un premier temps, comme des alliés d’une dynastie dépensière et exploiteuse ou de créanciers étrangers de la Perse. Le nationalisme persan a souvent englobé les Belges dans l’hostilité affichée à l’égard des Russes et des Britanniques, tout en les maintenant paradoxalement dans beaucoup de leur postes qui généraient des recettes publiques. C’est en voyant à long terme les effets de leur action qu’on put se rendre compte que, au-delà d’une dynastie, d’un régime ou d’une situation ponctuelle de dépendance du pays, l’œuvre réalisée par les Belges, avec ses succès et ses échecs a travaillé à long terme à la construction d’un système

administratif qui assurait plus d’autonomie au pays et jetait les bases d’un état moderne et de ses services publics. 

 

Marc Molitor